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samedi 17 mai 2008

Chapitre 6 : L'école de Wazoumbou




Au village de Wanzoumbou, la piste nous a conduit par hasard, en contournant le village, au milieu d’une cour d’école. Vaste aire sableuse, recreusée par les pluies. Les soubassements en béton des bâtiments s’en sont trouvés surélevés ; il faut faire une grande enjambée pour gagner la porte des salles.

Les classes étaient vides. Un instituteur et deux formatrices devisaient autour d’un tas de cahiers et quelques « bics », leur seul matériel. Sur les deux murs sans fenêtres, l’un face aux élèves, l’autre dans leur dos, le béton avait été peint en noir afin que toute la surface puisse servir de tableau. Règles de grammaire, vocabulaire, consignes d’exercice, dessins (l’harnachement d’un cheval, l’appareil digestif), des exemples géographiques, couvraient tous les espaces disponibles, avec des consignes et des légendes ornées d’une belle écriture cursive. On y trouvait des tables et des bancs, d’une autre époque pour nos yeux d’occidentaux, mais cette école de brousse, possédant un tel mobilier scolaire, restait exceptionnelle pour le Niger. Dans le reste du pays, et même dans les bâtiments récents construits dans le cadre du programme « spécial » du Président, les élèves sont par terre, sur des petits tapis ou des nattes, ou des morceaux de carton. Leur matériel se résume au mieux, à des ardoises. Le maître ne dispose que d’un dictionnaire. Et vers les steppes rases de Zinder ou de Tanout, on ne trouve que des classes « paillottes », avec des maîtres « aux pieds nus » de 17 ou 18 ans, qui tracent sur le sable les lettres et les dessins géométriques de leurs leçons et ne disposent d’aucun support si ce n’est leur imagination et leur débrouillardise.


Ici les salles de classes étaient conformes à ce que l’on en attendait, bien qu’elles ressemblassent à celles des campagnes françaises, il y a un siècle. Désuètes, sans équipement, dépendantes de l’énergie et de l’inventivité des maîtres pour posséder cette atmosphère si particulière des endroits où l’on apprend, où l’on progresse et imagine tous les avenirs. Mais les visages des enseignants étaient fatigués, dépourvus d’enthousiasme. Un beau parler, certes, dans un français châtié, mais sans le vibrato espéré. Pour 30 ou 40 000 FCFA par mois, sans matériel, dans un contexte d’isolement terrible lorsqu’on a fait ses études en ville, c’est compréhensible !
Les enfants sont venus peu à peu et se sont regroupés pour la photo. En ligne, parce que c’est l’habitude des rassemblements, semble-t-il, dans cette cour ouverte au soleil. Lorsqu’ils sont interrogés, ils sourient un peu et répondent lentement. Chez les petites filles apparaît une grande anxiété dans le regard, comme si elles se sentaient en défaut, pas à la hauteur, ou menacées de punitions.

En effet, que peut-on attendre des « blancs », qui surgissent tout à coup avec leurs véhicules puissants et chers ? Quel peut être l’avenir de ces « campements » lointains, sur ces terres de confins où les chercheurs d’or ou les passeurs de cigarettes ont plus de prestige que ceux qui s’échinent à gratter la terre et pousser les troupeaux dans la brousse ?
L’école promet implicitement des lendemains meilleurs, mais ici l’économie est celle de la survie. On retrouvera beaucoup de ces jeunes dans les quartiers pauvres des villages, organisés autour de quelques trafics occultes, ou coureurs de brousse, à la recherche du miel dans les troncs morts, tressant le secco pour le toit des cases, se souvenant à peine des lettres et des mots tracés au tableau, qui parlaient pourtant du reste du monde…

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vendredi 11 avril 2008

Chapitre 5 : Le marché d'Ayorou


Et des travaux et des jours, chacun se souviendra de la rumeur des charrettes et des pirogues chargées de bottes de mil, des étals modestes sur les marchés et des pêcheurs lançant l’épervier dans le courant…

Nous avons croisé une foule nombreuse débarquant des grandes pirogues maliennes ou accourue par toutes les pistes de la région. Une foule encore plus dense se presse dans les étroites travées, entre les étalages précaires. Le marché simule une abondance extrême dans un pays où tout est rareté. Tous ces sacs de riz, ces tas d’épices, ces batteries de vaisselle chinoise à fleurs, ces cotonnades hollandaises mêlées aux cotons indigos des touaregs, ces empilements de poissons séchés, ces paniers de gombo et de petites tomates, ces sacs de manioc en petits morceaux blancs prêts à bouillir, ces colifichets, perles et boîtes de cirage, montent à la tête de l’acheteur sans le sou qui flâne entre les merveilles exposées et qui rentrera chez lui avec quelques morceaux de sucre cassés au marteau de cuivre et une paire de brochettes empaquetées dans un papier crasseux, arraché à l’enveloppe d’un sac de ciment.

Tout est possible au marché…L’herbe en tas pour le fourrage des animaux. Les grandes perches pour les piroguiers, les bottes de mil, les plaques de sel venues du Mali ou les bouts de laine rouge au plaisir des dames. Une fumée de poussière plane dans les allées entre les abris de paille. On y voit des chapeaux peuls, des bonnets, des chèches touaregs, des tresses savantes. Chacun traîne son sac en plastique avec quelque trésor à vendre ou déjà trouvé.

Les enfants flânent et jouent. Les jeunes femmes font les belles. Les vieilles discutent âprement. Les hommes grognent autour du teuf-teuf du moulin : un diesel épuisé qui entraîne le « décortiqueur » de riz ou le broyeur de mil. Sur la berge du port aux pirogues, un préposé se démène pour faire payer l’inévitable taxe et brandit ses reçus pré signés.

Au marché au bétail des troupes d’animaux arrivent par vagues : moutons, chèvres, ânes, bœufs à longues cornes. Les bergers courent pour discipliner les animaux effrayés, brandissant leur grand bâton, rond et lisse, qui commande le mouvement des troupeaux. Les bêtes sont dirigées au mètre près et se calment à l’emplacement prévu. Progressivement, avec la chaleur, la rumeur prend de l’ampleur au-dessus de la foule des hommes qui négocient, attendent, jouent avec les réponses, s’amusent et s’interpellent, des billets dans leurs mains pour montrer leur bonne foi. Le jeu du marchandage est un rituel plus qu’une nécessité économique.
A l’écart, on trouve le parc aux dromadaires, où, en général, les bêtes sont pouilleuses et mal fichues. Celui qui cherche la bête de race doit s’enfoncer dans le désert et prouver au vendeur qu’il fera honneur à la qualité de l’animal. Ici, ce sont des animaux de travail. Parfois on peut voir des chevaux, nerveux, maigres, mal soignés, vendus là pour servir à l’image d’un chef de village ou au descendant d’une lignée. Peu importe la beauté du canasson. C’est un cheval, cela suffit à grandir le propriétaire.

Et puis, plus loin, dans les rues voisines, les boutiques des commerçants haoussas. Prétentieux, regardant le chaland avec la hauteur de ceux qui possèdent. Ils disposent d’eau minérale en bouteilles, de sucre en morceaux Beghin-Say, de boîtes de lait Gloria et de cubes Maggi, de caisses de thé vert venues de Chine, de « Vache qui rit » parfois. Produits exotiques s’il en est.

Chacun se mesure à ce qu’il croit pouvoir acheter et montrer. Le paraître, toujours, surtout lorsqu’on n’a rien…

samedi 15 mars 2008

Chapitre 4 : De l’Islam, une pratique paisible et simple


…De l’Islam, j’avais en mémoire la mosquée d’Agadez. Sans doute parce que, un matin de juin, le minaret avait émergé de l’ombre et s’était nimbé de lumière rose dans l’encadrement d’une fenêtre à motifs mauresques. L’édifice semblait de guingois, hérissé de pieux saisis dans la masse des murs, mais d’allure très ancienne, étroite dans l’air pur. Des hirondelles virevoltaient en criant dans le cône d’ombre.
Plus tard j’avais pu gravir l’escalier étroit de la tour et déboucher sur le trou d’homme qui sert de garde corps, tout en haut. Le maillage serré des quartiers s’étendait autour, ocre, horizontal, et sur l’horizon se détachaient la ligne plus sombre des palmeraies d’Azel et les contreforts de l’Aïr. Le palais du sultan, à trois étages pourtant, semblait enfoui dans le labyrinthe des cases, des ruelles et des cours de concessions.
Dans les salles basses, contrebutées d’énormes piliers en terre j’avais pu converser avec les « anciens » des quartiers. Nous parlions de la conservation et de la transmission de l’histoire d’Agadez, récemment inscrite au Patrimoine mondial. Les enjeux étaient sans doute importants pour ces chefs de communautés, qui décelaient l’engouement touristique des populations du « nord », mais leur parole était mesurée, l’écoute attentive. Je tentais de saisir l’essentiel de l’échange, sans tout comprendre de ce que le traducteur disait, mais ému de leur confiance et de leur retenue, dans ce le lieu saint qui nous invitait à dire « vrai ». Adossés aux murs colossaux, la fraîcheur et l’ombre facilitaient la méditation. Nous étions pieds nus sur un sable très fin. Près de la voûte, un lucarneau ouvrait sur un ciel bleu de prusse.
Plus tard encore, dans la vieille ville je m’étais assis près d’un groupe d’enfants qui récitaient des sourates à toute allure en déchiffrant des tablettes aux caractères estompés.
La plupart de ces élèves quitteront l’école coranique en sachant réciter un certain nombre de passages du livre Saint. Ils auront aussi appris à lire l’arabe, mais resteront incapables de l’écrire. Dans un pays où les langues sont multiples (Haoussa, Tamachek, Zerma, Foufouldé…) le Coran est appris, en arabe, de manière mnémotechnique et mécanique. Dès lors on peut s’interroger sur la compréhension du dogme ….Là le maître était sévère et agitait une baguette qui sifflait dans l’air à la moindre faute. Les passants se pressaient. Le bourdonnement des prières se faisait plus fort.

A un autre moment j’avais rencontré du côté de Filingué (ouest du Niger) un groupe de Soufis, rassemblés pour un deuil. Ils m’avaient emmené dans un campement proche et avaient sorti leurs livres et leur généalogie, qui, disaient-ils, remontait jusqu’au prophète. Leurs yeux brillaient en portant de grands livres imprimés, reliés de cuir et ficelés en croix avec des lanières de cuir.
Toute la famille s’était regroupée et insistait pour feuilleter les pages. Dans le paysage de brousse herbeuse, ouverte au grand soleil, la société du livre faisait irruption. Beaucoup de noblesse dans la prise de parole et le jeu des questions-réponses. Les enfants étaient collés contre leurs pères et écoutaient, les yeux étincelants, cette rencontre d’adultes autour des ouvrages anciens sur lesquels ils reconnaissaient les lettres de l’alphabet arabe…


Le soufisme représente la dimension mystique de l’Islam (la vraie connaissance religieuse est obtenue par une expérience personnelle, aboutissant à une union momentanée avec Dieu) et l’une des plus importantes traditions de l’ésotérisme musulman. Selon la tradition, les ancêtres spirituels du soufisme se trouvaient parmi les Compagnons de Mahomet.
L’Islam, pour moi, c’était aussi Niamey, aux heures de fin de nuit et en fin d’après-midi. Je m’arrêtais dans mes tâches pour écouter le muezzin du quartier de Château I, magnifique chanteur dont la seule voix apportait la certitude de débuter et de finir le jour en toute quiétude. La ligne mélodique du chant se déployait sans rupture sur tout le quartier, devenu soudain plus calme, attentif à l’appel.


Je passais aussi parfois devant la grande mosquée, au dôme de tuiles vernissées et vertes, devant laquelle s’étendait une vaste esplanade. Le vendredi des centaines de fidèles venaient y prier. Tout à coup c’était comme une bulle de silence sur la ville. La circulation devenait lointaine. Les appels à la prière rayaient le ciel embrumé de poussière de sable. Rose comme de coutume.

En pays Songhay, ce sont les petits édifices qui bordent la piste qui attirent l’œil. Cubes de banco surmontés d’un pan de mur un peu plus haut que les autres, armé d’un croissant et d’une étoile peints en jaune, ou en vert et blanc. D’évidence les salles de prière ne sont pas assez vastes pour accueillir tous les fidèles et l’espace proche est balayé, délimité par des troncs d’arbre ou des pierres. On y dépose des nattes et de vieux tapis. Sur les façades un bandeau vert souligne l’existence du lieu de prière.

Pour tout le monde, les Songhay paraissent entièrement islamisés : leurs vêtements, leur droit, l’organisation des journées sont soumis aux règles de l’Islam. Les hommes qui ne se soumettent pas aux cinq prières de la journée sont rares. On y observe le jeune du Ramadan, le sacrifice du mouton à la Tabaski. On traite avec respect les quelques El Hadj qui ont fait le pèlerinage à La Mecque.

Pourtant, l’Islam n’est qu’une conviction plus ou moins profonde. Jean Rouch écrit que « depuis le XI ème siècle, date probable de la première « conversion » des Songhay, l’Islam s’est heurté à cette faculté d’assimilation et de fidélité aux coutumes qui est le trait caractéristique de la mentalité Songhay : il a moins effacé les anciennes croyances qu’il ne leur a apporté d’éléments nouveaux ». Cependant l’apport de l’Islam est incontestable : l’ancien testament, la philosophie orientale et les éléments de l’occultisme arabe. Si les musulmans orthodoxes ou traditionalistes sont une minorité, la métaphysique Songhay a été profondément marquée par l’Islam. Sans doute les Songhay sont-ils plus préoccupés du temporel que de l’éternel, de leur vie de tous les jours que de leur existence dans l’au-delà.

L’Islam fournit aisément l’assurance de la béatitude éternelle : il suffit de prier régulièrement, de jeûner et de respecter quelques rites (baptême, mariage, enterrement), pour devenir un élu, un alzana. Mais en dehors de cela les hommes s’adressent pour les affaires quotidiennes à des esprits, des divinités ou des principes plus accessibles. Dieu est le créateur du monde, c’est « le maître » et, de ce fait, hors d’atteinte. Il est plus simple de traiter avec les Zin (djinn) qui résident, invisibles, dans un certain nombre d’endroits remarquables (arbre, rocher, montagne, rivière…). La tradition demande aussi d’appeler les génies (Holey), véritables « moniteurs » de la terre, des eaux et du ciel, pour régler les petits différends des hommes, plutôt que déranger le Tout Puissant…

Lorsqu’on marche en brousse, il n’est pas rare de découvrir, dans les endroits les plus reculés ou les plus déserts de petits quadrilatères entourés de cailloux et bien nettoyés des brindilles ou des débris apportés par le vent. Une encoche dans le dessin évoque le mirhab, petite niche qui indique la direction de la Mecque. Définition humble et nue d’un domaine de foi et de prière, anonyme, loin de tout, et tellement sincère.

A l’heure de la prière, les hommes s’arrêtent, font leurs ablutions –avec du sable propre lorsque l’eau est trop rare- et vont prier un peu à l’écart, avec une grande concentration.

Dans ce pays la pratique de l’Islam est paisible, aisée et simple.
Jean Louis Dodeman



samedi 23 février 2008

Chapitre 3 : Rituel de possession à TERA : la rencontre avec les esprits (Holeys)




C’est une belle fin d’après-midi de saison sèche, à l’heure où le sable prend une teinte orange très suave, presque rose…
Aucun signe ou indice particulier en arrivant à proximité de la concession où doit se dérouler le rituel de possession : l’inévitable poussière, des lambeaux de sacs en plastique chassés par le vent, un terrain vague d’herbes dures et de crams crams. Par-dessus le mur en banco, on entend seulement le rythme sec et sourd des calebasses, et le bruit d’une foule en mouvement, quelques cris et des sifflements joyeux. La porte d’accès est encombrée de jeunes, de curieux et c’est un va et vient incessant des visiteurs, d’amis et d’initiés, qui entrent et sortent, se congratulent et s’interpellent.
La cour de la concession est en pente légère. Dans la partie la plus plane se trouve un hangar de bois et de nattes de paille, le tanda, où sont installés trois « frappeurs » de calebasses et un joueur de godyé. Les spectateurs sont disposés autour, en arc de cercle, assis par terre ou sur des sièges sommaires en fil de nylon. Des vieux, de jeunes enfants, des mères de famille bavardes, des adolescents perchés sur le mur attendent tranquillement…Quelques femmes âgées apportent aux musiciens un seau d’eau fraîche, accompagné d’un grand pot en plastique bleu pour boire. Des paquets de cigarette sont dispersés tout autour sur les nattes.
Sur l’aire qui fait face au tanda, des hommes et des femmes commencent à danser, tantôt en ligne face aux musiciens, tantôt bondissant deux par deux dans des allers et retours vifs et spectaculaires. L’atmosphère est détendue, à la fête, les spectateurs et les danseurs s’amusent. Les enfants courent dans tous les sens. Le moment est agréable.

Nous sommes conduits auprès d’un vieillard aux yeux couverts d’un léger voile de cataracte. Il observe attentivement ce qui se passe, serre les mains de ceux qui le saluent avec respect, nous fait asseoir à ses côtés. Nous apprendrons plus tard qu’il s’agit de l’homme le plus âgé de l’assemblée. Ce n’est pas le zima, qui se révèlera être un homme grand, habillé d’un costume gris, coiffé d’une toque blanche et brodée, et parlant un peu le français.
D’autres participants vont et viennent, nous font remarquer que nous sommes en retard sur ce qui avait été prévu, mais nous accueillent avec bienveillance…Nous avions prévu d’arriver en début d’après-midi ; celle-ci touche à sa fin et l’enthousiasme initial s’est sans doute atténué progressivement. Peu importe, l’assemblée est bon enfant et heureuse de nous recevoir, les mères ont placé leurs nourrissons éberlués sur les genoux, une motocyclette traverse la cour, et les joueurs de calebasse gardent le rythme en frappant fort avec leurs baguettes et leurs doigts aux bagues retournées…

Les danses se ralentissent. On perçoit une sorte d’hésitation sur ce qui va suivre…Apparent désordre car chacun trace son chemin et installe peu à peu le décor.

Nous demandons à voir les « Holeys ». La question est large : « Comment demande-t-on aux génies de venir ? ». Silence prudent mais le regard du zima montre que la question est comprise…
L’usage est bien établi : quelques billets FCFA circulent, la demande formulée passe de l’un à l’autre, l’assemblée prend connaissance de notre attente et signifie une sorte d’accord tacite, les joueurs de calebasse redoublent de bruit en accélérant la cadence et en frappant fort.

Après un certain temps un homme apporte un petit flacon de parfum au vieillard qui nous a reçus. Ce dernier marmonne quelques phrases incompréhensibles au-dessus du flacon, en respire l’odeur et se lève pour projeter quelques gouttes au centre de l’aire de danse. Lorsqu’il rejoint sa chaise, un cercle d’hommes et de femmes (la plupart sont les danseurs qui s’amusaient lorsque nous sommes arrivés) se met en mouvement, formant un cercle imparfait devant nous, et se mettent à tourner tranquillement dans le sens inverse des aiguilles d’une montre.

Pendant ce temps le zima s’accroupit à nos côtés, tenant dans ses mains une petite hache à manche de bois strié de lignes, au tranchant étroit, ornée d’une clochette de fer. Nous reconnaissons l’attribut de Dongo, « génie de la foudre et du tonnerre ». Le simple fait que nous mentionnions Dongo nous assimile aux participants, aux acteurs du rituel.

Le cercle des danseurs/marcheurs poursuit sa ronde.
Un joueur de calebasse (ils sont trois, c’est le joueur du centre qui mène le jeu) accentue encore le rythme, et se met à vociférer en interpellant les acteurs. Nous identifions à nouveau le nom de Dongo. Le zima, tenant la hache dans la main droite, se dresse et se met à agiter la clochette en invectivant à son tour les danseurs, qui tournent inlassablement en levant le bras droit, le poing fermé. A un moment le vieillard rejoint le centre du cercle, s’accroupit. Il dépose une calebasse à col étranglé et nous tourne le dos, mais son attitude nous fait penser qu’il prononce quelques mots au-dessus du sable, là avait été projetées les gouttes de parfum.

Cette situation dure un assez long moment. Jusqu’à croire que l’annonce de la venue des « génies » n’est qu’une forme de politesse destinée à nous satisfaire... Les musiciens ne faiblissent pas. La lumière décline ; le crépuscule est toujours rapide ici… Les incantations se maintiennent sur un rythme soutenu, et sont de plus en plus « hurlées » aux danseurs. Le zima agite sa hache et sa clochette. La cour est encombrée de spectateurs, qui circulent de groupe en groupe et commentent à voix haute. Une certaine tension est perceptible, les spectateurs se resserrent.

A un moment, le porteur de « Dongo » se met déglutir bruyamment, portant sa salive au bord des lèvres, en gouttes épaisses, tout en continuant à harceler les danseurs. Le musicien-crieur redouble d’efforts, le cercle des danseurs s’agite, se désunit et marche plus vite.
La nuit tombe et l’obscurité rend plus difficile la lecture des événements.
Successivement, et dans le désordre, l’une des danseuses se met à pousser des cris stridents, exprimant une sorte de souffrance ou de peur, ou de colère même ; elle est soutenue et accompagnée d’autres danseuses, et se déshabille à moitié. Une vieille femme en noir la rejoint et simule un grand désordre. D’autres femmes, presque immobiles, se tiennent en arrière et lui prennent les bras lorsque les trépignements et les cris deviennent trop violents. Nous reconnaissons les « femmes tranquilles »…

Des danseurs en costume blanc, élégants et souples, brandissent tout à coup les attributs des hawkas (casques coloniaux ou casques de chantier, fouets) et viennent se frapper brutalement les jambes avec des nerfs de boeuf, en sautant et hurlant devant les spectateurs. Ont-ils mal ? Ils semblent insensibles aux flagellations qu’ils s’infligent… Pendant ce temps, la jeune femme déshabillée continue à pousser ses cris stridents.

Le « porteur » de Dongo s’effondre alors au sol en prenant une rigidité cataleptique, bavant et roulant des yeux blancs. A ses côtés des amis ou des parents lui prennent les épaulent et le veillent dans sa position de gisant. Il prend une voix grave et dense. La traduction relate un propos sur la « force », sur la « résistance », rien de très clair…
La musique ne cesse pas et les proférations criées sont désormais incompréhensibles. Le mouvement circulaire des danseurs est erratique, un peu dépassé par les déplacements des uns et des autres. Chaque personnage en transe est accompagné par des amis, qui le soutiennent et le retiennent lorsque ses mouvements deviennent brutaux et incontrôlables. Il est probable que les génies ont parlé : Dongo à coup sûr, le génie des Hawkas sans doute lorsque les jeunes gens habillés de blanc se sont fustigés à coups de nerfs de boeuf, et peut-être Moussa ou Kirey, incarnés par la jeune femme aux cris stridents.

Progressivement la cour est envahie par tous les participants qui se mettent à piétiner la poussière en sautillant sur place au rythme des calebasses. Cela tourne à la cacophonie et au désordre.
La nuit est désormais complète.
L’action se dilue, elle devient illisible.

Les danseurs qui ont connus les transes sont conduits à l’écart, se frottent le visage, semblent s’éveiller. Les joueurs de calebasses ralentissent un peu. De temps en temps ils s’abreuvent au seau posé à côté d’eux. La foule bouge et vaque. Les bavardages reprennent. Des cigarettes sont allumées ça et là ; on active les lampes à pétrole ; le rituel est consommé… »

mardi 19 février 2008

Chapitre 2 : Sur les traces de Jean Rouch, le "Sorko blanc".




Jean Rouch est mort au Niger, le 18 février 2004, sur cette terre où il avait tenté, au travers de ses films et de ses écrits, de comprendre la cosmogonie, les mythes et les rituels Songhay, par intérêt personnel d’abord dans la mesure où il était intéressé par l’Afrique et ensuite au nom du Musée de l’Homme de Paris.
Fasciné par le cinéma engagé et vivant, il a révélé les relations particulières que les Songhay entretiennent avec les « esprits » et « le monde naturel », démontrant les hiérarchies d’autorité cachées et des relations au monde marquées par la « magie ». Ses amis nigériens l’appelaient le « grand Sorko blanc », se référant à sa connaissance des pêcheurs du fleuve et à son initiation aux mystères, aux esprits et chimères de l’eau. Ses films en témoignent, il n’a pas cessé de rechercher sous les apparences les ressorts de cette société mal connue. L’œil de la caméra lui a permis d’être au cœur d’un cinéma vérité qui, depuis, a fait école.
Il est mort sur la route de Tahoua, près de la bourgade de Birnin N’Koni, là où les « génies », ceux qui parlent au nom des puissances invisibles, lui avaient interdit d’aller… « Jamais à l’est de Niamey, là tu rencontreras la mort », lui avaient-ils dit.
Invité par le Centre Culturel Franco-Nigérien de Niamey à présider une rétrospective du cinéma ethnologique africain il se rendit, en cette occasion, à Tahoua (vers l’est donc) pour visiter le nouveau studio d’animation édifié par son ami le réalisateur Moustapha Alassane. Il trouva la mort dans un accident de la route, la vieille Mercédès de son ami percutant un camion arrêté sur le bord de la route, sans signalisation aucune. Il fut le seul à mourir dans l’accident, son épouse et le chauffeur s’en sortant sans trop de mal.
La communauté nigérienne des artistes et des savants fut atterrée de perdre l’un de ses plus anciens amis. Après les honneurs officiels rendus par son pays d’adoption et la France, il fut enterré dans le vieux cimetière colonial français de Niamey. Ses amis étaient là, jouant du Godyé, pleurant, invoquant les esprits.
Pour lui rendre hommage les étudiants de l’Ecole de Journalisme de Niamey (IFTIC) et les membres de l’association de défense et de promotion de la culture Songhay (Zanka-Faba) ont alors voulu montrer l’actualité du regard porté par Jean Rouch sur la société Songhay. Deux courts métrages furent réalisés dans les villages qui avaient reçu la visite de Jean Rouch en 1946. Ils démontrèrent la permanence des magies et des rituels dans le Niger d'aujourd'hui.

Mieux, ils cherchèrent à honorer l’âme du défunt en célébrant la cérémonie rituelle du souvenir et de l’hommage aux grands initiés. Les pêcheurs Sorkos d’Ayorou, de Firgoun, de Tillabéri et de toute cette partie du Niger, voulurent sacrifier, comme le veut la tradition, un hippopotame mâle en mémoire de leur père et frère. L’ancien compagnon de route de J. Rouch, Damouré Zika, sortit de sa retraite et vint sur les bords du fleuve pour participer à l’événement. L’enfant de Firgoun, Moussa Illo, élevé et guidé par Jean Rouch, devenu secrétaire général de l’Association des pêcheurs Sorkos de la région d’Ayorou, parvint à obtenir du gouvernement nigérien l’autorisation de tuer un jeune hippopotame (espèce protégée)…

Musique envoûtante, femmes possédées désignant l’animal qu’il convenait de sacrifier, présentation des harpons à flotteur et des « chasseurs »…le rituel se déroula sous le grand soleil d’Avril. Les basses eaux du fleuve virent le sacrifice, la mort de l’hippopotame et le partage de la viande entre les habitants. Chacun sait désormais que l’âme de l’explorateur est incarnée quelque part, entre les sables, les maisons en banco, les rives du fleuve et le grand ciel d’étain présageant la saison des pluies…

Le voyage a permis de suivre les traces du cinéaste. nous avons retrouvé les fils et les petit-fils de ses amis nigériens qui ont "joué" leur propre vie dans ses films. Un Mémorial sera édifié au bord du fleuve là où il aimait se reposer, sous les tamariniers de Koutougou. Quelques objets y seront rassemblés, des témoignages et sans doute les « Hampis » (vases sacrés du culte des Holeys) utilisés par les grands zimas de son époque, que son fils adoptif, Moussa Illo, recherche avec passion et ténacité.

Jean Rouch est aujourd’hui le grand homme des Songhay.

samedi 9 février 2008

Chapitre 1 : Un musée de l'immatériel au Niger, pourquoi?



Le lycée Robert Doisneau a conçu et réalisé un voyage d'étude au Niger afin d'aider une association locale (Zanka-Faba) à construire l'Ecomusée" d'une ethnie particulière : l'ethnie Songhay. Cette société, localisée au sud-ouest du Niger, cherche à valoriser son "identité" en rassemblant les témoignages d'un riche passé historique (Empire Songhay au XVIème et XVII ème siècles), des objets de la vie quotidienne illustrant les activités d'élevage, de culture, et de pêche, ainsi que tous les rituels et "magies" issus de la tradition animiste.

Les élèves du lycée sont partis à la découverte des paysages de la brousse et du fleuve. Cette expédition a été entièrement financée par des partenaires extérieurs à l'Education nationale, en particulier les instances qui mettent en oeuvre la "Politique de la ville" et "l'Egalité des chances". Les élèves sont tous issus de la préparation au concours spécifique d'entrée à l'IEP de Paris (dénommé communément "Sciences Po").

Les lycéens ont rencontré la population et les personnalités représentatives de la vie traditionnelle (chefs de village, prêtres animistes, magiciens) et défini les grands axes de la mission de conservation et de présentation qui incombera à "l'écomusée". Ce dernier porte aujourd'hui le nom de "musée de l'immatériel", car il abritera surtout des "savoir-faire" et des "façon d'être", sous forme de présentations d'outils du quotidien, de traces archéologiques et de manifestations culturelles (exemple : séances de rituels de possession, spectacles de danse et de musique...). Installé dans la ville préfecture de TERA (province du Liptako), son édification sera soutenue par les communes française jumelées avec les villages de la région, en particulier Juvisy sur Orge liée à Tillabéri et Vert le Petit jumelée avec Ayorou.

Les élèves du lycée Robert Doisneau exploitent actuellement la masse des informations recueillies sur le terrain. Ils ont déjà écrit un récit de voyage (Récits du fleuve et de la piste) et se préparent à la réalisation d'un film documentaire et d'un cycle de conférences.
Les belles pages de leur récit de voyage vous seront proposées régulièrement afin de mieux découvrir la singularité de l'ethnie Songhay qu'ils ont rencontrée.
JL DODEMAN